Histoire de Sarah (2)
“ Sarah, Sarah,... que se passe-t-il ? que t’est-il arrivé, ma chérie ?”
C’est Charles, vêtu de son vieux pyjama gris, il vient de trouver sa fille inanimée dans la courette derrière la maison.
Sarah a mal à la cheville, il la conduit aux urgences. Ce n’est presque rien, elle peut rentrer chez elle. Dans le taxi qui les ramène à trois heures du matin, Sarah raconte à Charles ce qu’elle a vu quand elle était évanouie. Quand elle a fini, Charles ne dit rien. Le taxi se gare devant leur porte. Ils rentrent, il faut qu’il l’aide à marcher. Il va à la cuisine, prépare silencieusement du thé. Puis il s’assoit près d’elle et il parle, enfin.
- Le jour où les camions sont venus au shtetl, j’avais déjà 8 ans et je m’appelais Chaïm. J’étais parti avec d’autres gamins dans les bois. Les paysans nous donnaient quelques pièces pour chaque nid de pie détruit. Nous grimpions très haut dans les arbres, les branches les moins fines nous servant d’échelle. La chasse aux oeufs était bonne, il faisait très beau ce printemps-là. C’est mon frère Salomon qui le premier a vu les camions : ils brillaient au loin sous les rayons du soleil et semblaient bien se diriger vers notre shtetl. Bien sûr, les garçons ont voulu redescendre tout de suite pour les examiner de près. Moi, je n’étais pas si pressé, il y avait encore des nids plus haut. Alors les copains m’ont laissé. Quand j’ai enfin voulu redescendre, à trois ou quatre mètres du sol, j’ai fait un faux mouvement et je suis tombé. Ma jambe était cassée, la douleur était terrible. Je n’ai pas vu les flammes mais j’ai senti l’odeur de la fumée et j’ai tout de suite compris ce qui se passait. Je n’ai jamais revu ni Salomon, ni mes parents, ni mes soeurs, ni d’ailleurs personne qui se souvienne de mon shtetl... Peut-être n’ai-je pas assez cherché mais je suis persuadé que les soldats n’ont oublié que moi.
Je ne pouvais pas bouger, les nuits étaient fraîches et je n’avais rien à manger. J'étais presque mort quand la vieille Sarah m’a trouvé au bout de trois jours. Elle m’a porté sur son dos et m’a emmené dans la cabane où elle vivait, au fond des bois. Elle était un peu sorcière, elle a su me guérir. Quelques mois plus tard, je recommençais à marcher alors quand, un soir, après être allée proposer ses bras pour les moissons, elle n’est pas rentrée, j’ai pu sortir de la forêt et j'ai eu une chance extraordinaire . J'ai rencontré des paysans qui me gardaient quelques mois ou quelques semaines, me nourrissaient du peu qu’ils possédaient, ne me posaient aucune question, m’amenaient à l’église le dimanche puis me confiaient à d’autres, des amis ou des cousins, à la ville ou dans un autre village. J’ai ainsi passé la guerre en Pologne, étant devenu Charles, sans m’attacher à aucun lieu, à aucune personne. Personne ne me prêtait vraiment attention et j’ai encore éte oublié...
Une fille de Lodz, vague cousine d’une fermière chez qui je trayais les vaches en 1945 a proposé de m’amener avec elle aux Etats-Unis où elle allait partir avec le G.I qu’elle venait d’épouser. La fermière n’a rien trouvé à redire à cet arrangement et c’est ainsi qu’au début de 1946, je me suis retrouvé dans une ville sans juifs du Middle-West. Le GI ne m’a pas gardé longtemps. Je suis passé d’institutions en collège, j’ai tracé mon chemin en Amérique et j’ai fini d’oublier le petit Chaïm du shetl qui n’a pas été tatoué et le premier Charles, le petit paysan polonais que personne n’a pensé à dénoncer.
Et puis, il y a 18 ans, j’ai quitté une femme au Texas. J’ai pu être envoyé en Europe par la firme et j’ai choisi l’Angleterre. J’ai vite aimé Londres et au bout de quelques mois, ma décision était prise, je resterai ici jusqu’à la fin de ma vie. J’ai cherché un appartement à acheter mais rien ne me convenait dans l’agence que j’avais choisie, à côté d’un petit restaurant où j’allais souvent. Je passais une fois par semaine. Je voyais bien qu'il n’y avait pas grand-chose d’intéressant à vendre chez eux et pourtant je continuais à y venir. La grande jeune femme brune qui me recevait à chacune de mes visites était enceinte. Au fur et à mesure que son ventre grossissait, j’apprenais un tout petit peu d’elle ; elle s’appelait Sarah Klein, elle n’avait que 18 ans, elle voulait faire fortune, le père du bébé était en voyage. Elle ne me posait pas de questions. J’ai oublié de tomber amoureux... j’étais sans doute déjà trop vieux et je n’avais pas cette habitude. (à suivre)
C’est Charles, vêtu de son vieux pyjama gris, il vient de trouver sa fille inanimée dans la courette derrière la maison.
Sarah a mal à la cheville, il la conduit aux urgences. Ce n’est presque rien, elle peut rentrer chez elle. Dans le taxi qui les ramène à trois heures du matin, Sarah raconte à Charles ce qu’elle a vu quand elle était évanouie. Quand elle a fini, Charles ne dit rien. Le taxi se gare devant leur porte. Ils rentrent, il faut qu’il l’aide à marcher. Il va à la cuisine, prépare silencieusement du thé. Puis il s’assoit près d’elle et il parle, enfin.
- Le jour où les camions sont venus au shtetl, j’avais déjà 8 ans et je m’appelais Chaïm. J’étais parti avec d’autres gamins dans les bois. Les paysans nous donnaient quelques pièces pour chaque nid de pie détruit. Nous grimpions très haut dans les arbres, les branches les moins fines nous servant d’échelle. La chasse aux oeufs était bonne, il faisait très beau ce printemps-là. C’est mon frère Salomon qui le premier a vu les camions : ils brillaient au loin sous les rayons du soleil et semblaient bien se diriger vers notre shtetl. Bien sûr, les garçons ont voulu redescendre tout de suite pour les examiner de près. Moi, je n’étais pas si pressé, il y avait encore des nids plus haut. Alors les copains m’ont laissé. Quand j’ai enfin voulu redescendre, à trois ou quatre mètres du sol, j’ai fait un faux mouvement et je suis tombé. Ma jambe était cassée, la douleur était terrible. Je n’ai pas vu les flammes mais j’ai senti l’odeur de la fumée et j’ai tout de suite compris ce qui se passait. Je n’ai jamais revu ni Salomon, ni mes parents, ni mes soeurs, ni d’ailleurs personne qui se souvienne de mon shtetl... Peut-être n’ai-je pas assez cherché mais je suis persuadé que les soldats n’ont oublié que moi.
Je ne pouvais pas bouger, les nuits étaient fraîches et je n’avais rien à manger. J'étais presque mort quand la vieille Sarah m’a trouvé au bout de trois jours. Elle m’a porté sur son dos et m’a emmené dans la cabane où elle vivait, au fond des bois. Elle était un peu sorcière, elle a su me guérir. Quelques mois plus tard, je recommençais à marcher alors quand, un soir, après être allée proposer ses bras pour les moissons, elle n’est pas rentrée, j’ai pu sortir de la forêt et j'ai eu une chance extraordinaire . J'ai rencontré des paysans qui me gardaient quelques mois ou quelques semaines, me nourrissaient du peu qu’ils possédaient, ne me posaient aucune question, m’amenaient à l’église le dimanche puis me confiaient à d’autres, des amis ou des cousins, à la ville ou dans un autre village. J’ai ainsi passé la guerre en Pologne, étant devenu Charles, sans m’attacher à aucun lieu, à aucune personne. Personne ne me prêtait vraiment attention et j’ai encore éte oublié...
Une fille de Lodz, vague cousine d’une fermière chez qui je trayais les vaches en 1945 a proposé de m’amener avec elle aux Etats-Unis où elle allait partir avec le G.I qu’elle venait d’épouser. La fermière n’a rien trouvé à redire à cet arrangement et c’est ainsi qu’au début de 1946, je me suis retrouvé dans une ville sans juifs du Middle-West. Le GI ne m’a pas gardé longtemps. Je suis passé d’institutions en collège, j’ai tracé mon chemin en Amérique et j’ai fini d’oublier le petit Chaïm du shetl qui n’a pas été tatoué et le premier Charles, le petit paysan polonais que personne n’a pensé à dénoncer.
Et puis, il y a 18 ans, j’ai quitté une femme au Texas. J’ai pu être envoyé en Europe par la firme et j’ai choisi l’Angleterre. J’ai vite aimé Londres et au bout de quelques mois, ma décision était prise, je resterai ici jusqu’à la fin de ma vie. J’ai cherché un appartement à acheter mais rien ne me convenait dans l’agence que j’avais choisie, à côté d’un petit restaurant où j’allais souvent. Je passais une fois par semaine. Je voyais bien qu'il n’y avait pas grand-chose d’intéressant à vendre chez eux et pourtant je continuais à y venir. La grande jeune femme brune qui me recevait à chacune de mes visites était enceinte. Au fur et à mesure que son ventre grossissait, j’apprenais un tout petit peu d’elle ; elle s’appelait Sarah Klein, elle n’avait que 18 ans, elle voulait faire fortune, le père du bébé était en voyage. Elle ne me posait pas de questions. J’ai oublié de tomber amoureux... j’étais sans doute déjà trop vieux et je n’avais pas cette habitude. (à suivre)
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