Un conte de saison

Publié le par josette

Josée entra dans la salle 7, celle où passait le film qu'elle avait choisi parmi la douzaine  de nouveautés à l'affiche en cette fin du mois de décembre dans la ville de P.  Il s'agissait d'une moderne adaptation du "Conte de Noël" de Charles Dickens. Josée n'eut pas à pousser la lourde porte, un homme auquel elle ne prêta aucune attention la tenant ouverte. Elle s'assit, trop près du grand écran à son goût, mais des femmes accompagnées de nombreux enfants occupaient déjà les places du fond.
La première scène du film montrait une veillée funèbre : un vieil homme reposait sur un drap, des pièces d'un penny avaient été placées sur ses yeux. Son associé, le vieil usurier Ebenezer Scrooge vint assister à la fermeture du cercueil. Il refusa de donner un pourboire à l'apprenti croque-mort et finit par voler les deux pences destinés à Charon. Scrooge retourna ensuite à son office pour y compter ses tas de monnaie. Il reçut fort mal  les quêteurs d'une bonne oeuvre dont le but était d'offrir en cette période de Noël un peu de bonheur aux miséreux du quartier. Il leur répondit qu'il avait déjà cotisé pour la construction de nouvelles prisons. Quand un parent ou un commis se risqua à murmurer un joyeux Noël à l'intention de l'avare, celui-ci devint si laid que les jeunes spectateurs  poussèrent des exclamations sans doute proches des larmes car Josée entendit autour d'elle de douces paroles de mamans.
Des scènes impressionnantes se succèdaient à l'écran et certaines mères préférèrent partir avant la fin. L'insupportable crissement du pop-corn s'interrompit définitivement quand Scrooge vit en cauchemar les chevaux du corbillard de son propre enterrement se lancer à sa poursuite. Josée, elle-même, eut le souffle coupé quand il fit une chute vertigineuse et atterit dans son cercueil, déjà placé au fond de la tombe. Elle entendait des sanglots, des "Ce n'est rien, mon coeur" et des "C'est bientôt fini, mon chéri".
Le film se termina enfin. Comme Josée l'avait apprécié, elle resta pour lire le générique. Elle sortit la dernière, lentement et remarqua  alors  les papiers gras, les sacs, la natte en plastique et les bouteilles vides dans un coin de la salle. Leur propriétaire était encore occupé à maintenir la porte ouverte et la salua courtoisement.
Interrogeant plus tard des amis qui, eux aussi, avaient vu "Le drôle de Noël de Scrooge", elle comprit que cet homme  squattait la salle  depuis que ce film y était projeté, entrant dès le matin, sans doute par l'issue de secours. Le personnel s'intéressait peu à cette petite salle, située bien à l'écart au bout d'un long couloir. Quant aux spectateurs, il semblait bien qu'aucun d'entre eux n'eût en cette période de fête le coeur à dénoncer auprès de la direction la présence du clochard.
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Publié dans nouvelles

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