Réchauffement climatique (l'histoire)
Un texte déjà ancien...
Il y a la route, je regarde toujours si je vois passer quelqu'un.
De nos jours, on ne dit plus la route mais la frontière. On peut la longer mais il est interdit de passer de l'autre côté.
Il y a le jardin, oasis aux grands arbres verts. J'y travaille tous les matins, dès le lever du soleil.
Il y a les deux chèvres, je les laisse vagabonder dans les dunes, à l'emplacement de l'ancienne forêt .
Il y a le puits qui n'a jamais tari, qui ne m'a jamais trahie.

Dans la petite maison en pierre, il y a toute ma collection de reliques ; de vieux appareils électriques inutilisables ici, des pièces de monnaie et des euros en papier qui même en ville n'ont plus aucune valeur, des objets moulés en une matière colorée autrefois appelée plastique, la plaque de métal rouillée sur laquelle on peut encore lire RN 89 T lle 25. Il reste la place d'une lettre entre le T et le premier l. Etait-ce un A, un U ou un O? Je n'arrive pas à m'en souvenir.
Mais la plus précieuses de toutes est le livre de mon arrière-grand-mère. Ce sont des carrés de carton sur lesquels elle a collé des rectangles de papier brillant et coloré. Je crois que, dans mon enfance, le mot qui les désignait était photograpy.
On y voit des groupes de personnes, jeunes et vieux mêlés, mais tous blancs de peau. Ils sont trop habillés, portent plusieurs couches de vêtements. Quand ils sont à l'extérieur, le ciel est souvent gris. Quand ils sont à l'intérieur des bâtiments, il y a presque toujours un feu de branches qui brûle. Sur des morceaux de papier bleu, mon aïeule a écrit des dates et quelques mots comme ...
15 juin 1980 : naissance de ma fille Annette
1er janvier 1993 : premier réveillon à la Jarousse
12 juillet 2000 : mariage d' Annette
4 mai 2022 : Anna a 20 ans...
13 novembre 2026 : naissance de ma première arrière petite-fille Ella (c'est moi).
Sous l'image du bébé, à même le carton, la vieille femme a écrit
"Je suis inquiète pour cette petite, le monde change, le soleil est devenu fou. Que va-t-il se passer ?"
A partir de cette page, il n'y a plus de photograpys, seulement des petits bouts de texte :
"1er juillet 2029 : le grand exode des peuples du Sud a commencé. Hier, les premiers Africains ont traversé la route avec leurs dromadaires. On dit qu'il en viendra au moins 200 millions.
septembre 2032 : ceux du Sud ont fini de passer. Comme maintenant il fait trop chaud ici , ce sont les voisins qui partent. Moi je resterai à la Jarousse jusqu'à la fin, je suis trop vieille. Qui prendra la même décision ? Nous étions déjà si peu nombreux il y a dix ans...
février 2033 : Ella va rester ici mais ses parents veulent s'installer dans le pays naguère appelé Norvège, aujourd'hui Territoire de Vie n° 4.
Ici, ça s'appelle maintenant zone 16 des Anciens Territoires. Il fait de plus en plus chaud...
novembre 2044 : je suis si fatiguée... je vais transmettre à Ella tout ce que je sais puis mourir doucement. La petite est forte, elle restera au pays."
La dernière note est de ma main :
"2 janvier 2045 : Mémé est morte cette nuit. Je resterai."
Voilà, celà fait 40 ans que j'ai écrit ces mots, ici-même. A 54 ans, je suis déjà une très vieille femme. La chaleur, le travail et la solitude m'ont épuisée.

Ces dernières années, très peu de voyageurs sont passés sur la route, peut-être cinq par an. Je les vois toujours arriver de loin depuis l'oasis, ils ne peuvent marcher qu'aux deux ou trois premières heures du jour. Je devine la joie qui les gagne quand ils réalisent que la petite maison n'est pas abandonnée. J'imagine qu'ils parviennent encore à accélérer leurs pas quand ils aperçoivent ma silhouette penchée sur la margelle. Je puise un seau d'eau pour apaiser leur soif, rafraîchir leurs visages et leurs mains. Parfois, ils acceptent même que je verse l'eau sur leurs corps nus ou que je baigne leurs pieds endoloris. Je leur offre une assiette de feuilles de tétragone cuites, du fromage de chèvre et quelques bananes. Ils me posent des questions : est-ce que j'ai le droit de vivre ici ? est-ce que j'ai déjà traversé la route et marché de l'autre côté ? Je réponds brièvement puis je les écoute. Ils me disent leur ancienne vie dans les mégapoles du Nord, me racontent ce qui les a poussés à partir à la découverte des Anciens Territoires. Pour arriver jusqu'ici, limite autorisée de l'aventure, il leur a fallu plusieurs semaines de marche depuis la dernière ville. S'ils ont eu de la chance, ils ont rencontré en chemin deux ou trois isolés ou une mini-communauté. Ces dernières années, il est fréquent qu'ils n'aient croisé personne. Ils me parlent de la soif et de la faim, leurs compagnes de route. Je sais, et ils savent aussi, que beaucoup de voyageurs ont péri avant d'arriver ici. Eux ont simplement eu de la chance et en sont conscients : ils ont trouvé un filet d'eau ou quelques fruits déssèchés avant qu'il ne soit trop tard. Je leur ressers alors à boire et à manger et leur propose de s'installer au fond de la pièce pour la nuit. J'ai pour eux un matelas confortable, rempli de poils de chèvre, près de la porte de derrière. Je leur dis aussi qu'ils peuvent se reposer quelques jours à la Jarousse. Tous acceptent volontiers.

Quand ils ont passé quatre, parfois cinq jours à se raconter, à dormir et à s'hydrater, vient un instant où leurs yeux se posent à nouveau sur la route, du côté qu'ils n'ont pas encore parcouru. A partir de là, ils tiennent encore quelques heures puis commencent à m'interroger sur ce qu'ils vont trouver plus loin. Je leur dis que, dans toutes les directions, il n'y a que misère, pierres et poussière. Invariablement, ils m'annoncent leur départ pour le lendemain, dès l'aube. Je sais qu'il n'y a pas de moyen pour les en dissuader. Alors je cuisine pour eux ce que j'appelle un repas de fête : ils se régalent. Moi j'y touche à peine, juste un peu de potage pour le soir, leur dis-je. Ils se couchent, je les rassure: oui, je serai réveillée très tôt pour leur souhaiter un bon voyage.
Avant l'aurore, je suis levée. La journée sera bien remplie. Je devrai enterrer les morceaux de leurs corps au pied des plus grands arbres de l'oasis, là où reposent aussi papa et maman que mon arrière-grand-mère n'a pas voulu laisser partir. Juste avant de me quitter, elle m'a transmis le secret de la mort douce.
Il y a la route, je regarde toujours si je vois passer quelqu'un.
De nos jours, on ne dit plus la route mais la frontière. On peut la longer mais il est interdit de passer de l'autre côté.
Il y a le jardin, oasis aux grands arbres verts. J'y travaille tous les matins, dès le lever du soleil.
Il y a les deux chèvres, je les laisse vagabonder dans les dunes, à l'emplacement de l'ancienne forêt .
Il y a le puits qui n'a jamais tari, qui ne m'a jamais trahie.

Dans la petite maison en pierre, il y a toute ma collection de reliques ; de vieux appareils électriques inutilisables ici, des pièces de monnaie et des euros en papier qui même en ville n'ont plus aucune valeur, des objets moulés en une matière colorée autrefois appelée plastique, la plaque de métal rouillée sur laquelle on peut encore lire RN 89 T lle 25. Il reste la place d'une lettre entre le T et le premier l. Etait-ce un A, un U ou un O? Je n'arrive pas à m'en souvenir.
Mais la plus précieuses de toutes est le livre de mon arrière-grand-mère. Ce sont des carrés de carton sur lesquels elle a collé des rectangles de papier brillant et coloré. Je crois que, dans mon enfance, le mot qui les désignait était photograpy.
On y voit des groupes de personnes, jeunes et vieux mêlés, mais tous blancs de peau. Ils sont trop habillés, portent plusieurs couches de vêtements. Quand ils sont à l'extérieur, le ciel est souvent gris. Quand ils sont à l'intérieur des bâtiments, il y a presque toujours un feu de branches qui brûle. Sur des morceaux de papier bleu, mon aïeule a écrit des dates et quelques mots comme ...
15 juin 1980 : naissance de ma fille Annette
1er janvier 1993 : premier réveillon à la Jarousse
12 juillet 2000 : mariage d' Annette
4 mai 2022 : Anna a 20 ans...
13 novembre 2026 : naissance de ma première arrière petite-fille Ella (c'est moi).
Sous l'image du bébé, à même le carton, la vieille femme a écrit
"Je suis inquiète pour cette petite, le monde change, le soleil est devenu fou. Que va-t-il se passer ?"
A partir de cette page, il n'y a plus de photograpys, seulement des petits bouts de texte :
"1er juillet 2029 : le grand exode des peuples du Sud a commencé. Hier, les premiers Africains ont traversé la route avec leurs dromadaires. On dit qu'il en viendra au moins 200 millions.
septembre 2032 : ceux du Sud ont fini de passer. Comme maintenant il fait trop chaud ici , ce sont les voisins qui partent. Moi je resterai à la Jarousse jusqu'à la fin, je suis trop vieille. Qui prendra la même décision ? Nous étions déjà si peu nombreux il y a dix ans...
février 2033 : Ella va rester ici mais ses parents veulent s'installer dans le pays naguère appelé Norvège, aujourd'hui Territoire de Vie n° 4.
Ici, ça s'appelle maintenant zone 16 des Anciens Territoires. Il fait de plus en plus chaud...
novembre 2044 : je suis si fatiguée... je vais transmettre à Ella tout ce que je sais puis mourir doucement. La petite est forte, elle restera au pays."
La dernière note est de ma main :
"2 janvier 2045 : Mémé est morte cette nuit. Je resterai."
Voilà, celà fait 40 ans que j'ai écrit ces mots, ici-même. A 54 ans, je suis déjà une très vieille femme. La chaleur, le travail et la solitude m'ont épuisée.

Ces dernières années, très peu de voyageurs sont passés sur la route, peut-être cinq par an. Je les vois toujours arriver de loin depuis l'oasis, ils ne peuvent marcher qu'aux deux ou trois premières heures du jour. Je devine la joie qui les gagne quand ils réalisent que la petite maison n'est pas abandonnée. J'imagine qu'ils parviennent encore à accélérer leurs pas quand ils aperçoivent ma silhouette penchée sur la margelle. Je puise un seau d'eau pour apaiser leur soif, rafraîchir leurs visages et leurs mains. Parfois, ils acceptent même que je verse l'eau sur leurs corps nus ou que je baigne leurs pieds endoloris. Je leur offre une assiette de feuilles de tétragone cuites, du fromage de chèvre et quelques bananes. Ils me posent des questions : est-ce que j'ai le droit de vivre ici ? est-ce que j'ai déjà traversé la route et marché de l'autre côté ? Je réponds brièvement puis je les écoute. Ils me disent leur ancienne vie dans les mégapoles du Nord, me racontent ce qui les a poussés à partir à la découverte des Anciens Territoires. Pour arriver jusqu'ici, limite autorisée de l'aventure, il leur a fallu plusieurs semaines de marche depuis la dernière ville. S'ils ont eu de la chance, ils ont rencontré en chemin deux ou trois isolés ou une mini-communauté. Ces dernières années, il est fréquent qu'ils n'aient croisé personne. Ils me parlent de la soif et de la faim, leurs compagnes de route. Je sais, et ils savent aussi, que beaucoup de voyageurs ont péri avant d'arriver ici. Eux ont simplement eu de la chance et en sont conscients : ils ont trouvé un filet d'eau ou quelques fruits déssèchés avant qu'il ne soit trop tard. Je leur ressers alors à boire et à manger et leur propose de s'installer au fond de la pièce pour la nuit. J'ai pour eux un matelas confortable, rempli de poils de chèvre, près de la porte de derrière. Je leur dis aussi qu'ils peuvent se reposer quelques jours à la Jarousse. Tous acceptent volontiers.

Quand ils ont passé quatre, parfois cinq jours à se raconter, à dormir et à s'hydrater, vient un instant où leurs yeux se posent à nouveau sur la route, du côté qu'ils n'ont pas encore parcouru. A partir de là, ils tiennent encore quelques heures puis commencent à m'interroger sur ce qu'ils vont trouver plus loin. Je leur dis que, dans toutes les directions, il n'y a que misère, pierres et poussière. Invariablement, ils m'annoncent leur départ pour le lendemain, dès l'aube. Je sais qu'il n'y a pas de moyen pour les en dissuader. Alors je cuisine pour eux ce que j'appelle un repas de fête : ils se régalent. Moi j'y touche à peine, juste un peu de potage pour le soir, leur dis-je. Ils se couchent, je les rassure: oui, je serai réveillée très tôt pour leur souhaiter un bon voyage.
Avant l'aurore, je suis levée. La journée sera bien remplie. Je devrai enterrer les morceaux de leurs corps au pied des plus grands arbres de l'oasis, là où reposent aussi papa et maman que mon arrière-grand-mère n'a pas voulu laisser partir. Juste avant de me quitter, elle m'a transmis le secret de la mort douce.
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