Danser
Les pieds qui vont avec la voix pour qui j'avais écrit :
Je viens de Buenos-Aires, je suis une enfant de cette ville, une portegna, née dans un quartier pauvre au bord du fleuve. J' y ai mal grandi, trop maigre, trop moche, jusqu'à ce que j'y rencontre la danse. C'est vrai, c'est le tango qui a fait de moi une femme heureuse. J'ai commencé à fréquenter les milongas du quartier de San Esteban à l'âge de seize ans. J'y ai tout appris de la vie et surtout les petits arrangements que l'on peut prendre avec elle.
Il est vrai que, parfois, je vais danser dans les bars chics du centro et qu' il m'arrive même de me produire dans des hôtels pour touristes avec des amis quand ils ont besoin d'argent mais ma vraie famille, mon milieu, c'est là-bas entre la rue Alberto Navarra et l'avenue Corrientes.
J'arrive toujours très tôt : je veux prendre le temps de saluer les patronnes et les serveurs. J'aime échanger quelques mots avec les musiciens avant l'arrivée des clients et être là quand ils accordent leurs instruments. Je peux dire que tous les joueurs de bandonéon ou de contrebasse du coin sont mes amis.
Il me plaît aussi de voir les tables et les chaises bien alignées, les parquets cirés brillants, avant qu'ils ne soient souillés par les mégots ou les papiers gras.
Je guette l'arrivée des tout premiers clients, des hommes, tous excellents danseurs. Ceux qui viennent tôt sont des habitués, ils ne sont plus jeunes et connaissent les limites de leur existence, ils savent qu'ils ne seront jamais footballeurs professionnels ou vedettes de cinéma,qu' ils n'iront pas vivre à New-York ou à Punta aréna, ils mouront à Buenos Aires et profiteront du temps qui leur reste pour danser, comme moi, avec moi.
Une nuit d'hiver, oui on était en juillet, la soirée à la milonga del Polaco n'en était qu'à son début et nous n'étions encore qu'une petite vingtaine d'habitués. Assise à une table près de la porte, je sirotais un verre de maté quand un homme que je n'avais jamais vu est entré brusquement. Il m'a attrapée par le bras et m'a propulsée sur la piste. Il m'a simplement dit, en me regardant dans les yeux :
"Je m'appelle Alejandro. Rose, aidez-moi, je vous en prie"
A quoi devais-je l'aider ? Pas à danser c'est certain. Il savait très bien guider, m'entraînant dès les premiers instants dans des pas complexes. Je le suivais sans peine mais avec étonnement... Qui était cet inconnu si sûr de lui, dansant sans retenue au milieu de la piste. Il me proposait des figures de plus en plus compliquées que j' éxécutais avec plaisir mais je réalisai que tous les regards étaient maintenant posés sur nous : le patron, les garçons, les musiciens, les clients ... Mes amis Raoul et Claudia avaient même cessé de danser pour nous observer. L'orchestre attaqua un nouveau tango, c'était "Volver", et nous enchaînions encore des pas audacieux. Moi aussi, j'observai mon cavalier : il n'était pas bien habillé, sa chemise n'était pas repassée, il n'avait pas les bonnes chaussures. Au premier coup d'oeil, ses cheveux pouvaient sembler gominés mais c'était la transpiration qui les tenait plaqués à son front. Il sentait la sueur et la peur, aussi. Et pourtant, il dansait comme l'un des meilleurs, reculait sans craindre de heurter les autres couples, il me faisait tourner très vite et je chavirais, ma jambe entourant la sienne, appréciant la fermeté de ses muscles. Son bras s'appuyait sur ma taille dénudée sous le boléro et je sentais la moiteur de sa peau.
Avant la fin du deuxième couplet, la porte s'ouvrit brusquement et deux types de la police politique entrèrent. Ils traversèrent la piste sans un regard pour les danseurs et se dirigèrent vers le bar. Ils parlèrent un moment au patron, très sérieusement me sembla-t-il. Pendant tout ce temps, les musiciens enchaînaient les morceaux sans trêve. Mon compagnon et moi dansions toujours en silence et il me serrait de plus en plus fort. Je n'oublierai jamais la plénitude de ces instants et l'harmonie qui régnait entre nos deux corps. Les deux flics ressortirent enfin. En traversant la piste, l'un deux nous frôla mais ne daigna pas poser ses yeux sur nous.
Quand ils furent partis, l'orchestre arrêta enfin de jouer. Nous étions épuisés, et quand Alejandro me lâcha, je titubais ... Danseurs et musiciens, nous commandions tous des boissons, serrés contre le bar... Quand j'ai enfin tenu un verre glacé dans mes mains, j'ai cherché mon cavalier des yeux et je ne l'ai pas trouvé. En ce temps-là, il ne fallait pas poser de questions sur ceux qui disparaissaient...et je me suis tue.
Bien plus tard dans la nuit, Carlos, le mendiant qui se tient toujours près de la porte de la milonga m'a dit à voix basse que vers onze heures un inconnu lui avait demandé mon nom avant de se diriger vers le port . Il a donc eu le temps d'attraper le vieux rafiot qui traverse le Rio la nuit et arrive à Montevidéo au lever du jour.
Il est vrai que, parfois, je vais danser dans les bars chics du centro et qu' il m'arrive même de me produire dans des hôtels pour touristes avec des amis quand ils ont besoin d'argent mais ma vraie famille, mon milieu, c'est là-bas entre la rue Alberto Navarra et l'avenue Corrientes.
J'arrive toujours très tôt : je veux prendre le temps de saluer les patronnes et les serveurs. J'aime échanger quelques mots avec les musiciens avant l'arrivée des clients et être là quand ils accordent leurs instruments. Je peux dire que tous les joueurs de bandonéon ou de contrebasse du coin sont mes amis.
Il me plaît aussi de voir les tables et les chaises bien alignées, les parquets cirés brillants, avant qu'ils ne soient souillés par les mégots ou les papiers gras.
Je guette l'arrivée des tout premiers clients, des hommes, tous excellents danseurs. Ceux qui viennent tôt sont des habitués, ils ne sont plus jeunes et connaissent les limites de leur existence, ils savent qu'ils ne seront jamais footballeurs professionnels ou vedettes de cinéma,qu' ils n'iront pas vivre à New-York ou à Punta aréna, ils mouront à Buenos Aires et profiteront du temps qui leur reste pour danser, comme moi, avec moi.
Une nuit d'hiver, oui on était en juillet, la soirée à la milonga del Polaco n'en était qu'à son début et nous n'étions encore qu'une petite vingtaine d'habitués. Assise à une table près de la porte, je sirotais un verre de maté quand un homme que je n'avais jamais vu est entré brusquement. Il m'a attrapée par le bras et m'a propulsée sur la piste. Il m'a simplement dit, en me regardant dans les yeux :
"Je m'appelle Alejandro. Rose, aidez-moi, je vous en prie"
A quoi devais-je l'aider ? Pas à danser c'est certain. Il savait très bien guider, m'entraînant dès les premiers instants dans des pas complexes. Je le suivais sans peine mais avec étonnement... Qui était cet inconnu si sûr de lui, dansant sans retenue au milieu de la piste. Il me proposait des figures de plus en plus compliquées que j' éxécutais avec plaisir mais je réalisai que tous les regards étaient maintenant posés sur nous : le patron, les garçons, les musiciens, les clients ... Mes amis Raoul et Claudia avaient même cessé de danser pour nous observer. L'orchestre attaqua un nouveau tango, c'était "Volver", et nous enchaînions encore des pas audacieux. Moi aussi, j'observai mon cavalier : il n'était pas bien habillé, sa chemise n'était pas repassée, il n'avait pas les bonnes chaussures. Au premier coup d'oeil, ses cheveux pouvaient sembler gominés mais c'était la transpiration qui les tenait plaqués à son front. Il sentait la sueur et la peur, aussi. Et pourtant, il dansait comme l'un des meilleurs, reculait sans craindre de heurter les autres couples, il me faisait tourner très vite et je chavirais, ma jambe entourant la sienne, appréciant la fermeté de ses muscles. Son bras s'appuyait sur ma taille dénudée sous le boléro et je sentais la moiteur de sa peau.
Avant la fin du deuxième couplet, la porte s'ouvrit brusquement et deux types de la police politique entrèrent. Ils traversèrent la piste sans un regard pour les danseurs et se dirigèrent vers le bar. Ils parlèrent un moment au patron, très sérieusement me sembla-t-il. Pendant tout ce temps, les musiciens enchaînaient les morceaux sans trêve. Mon compagnon et moi dansions toujours en silence et il me serrait de plus en plus fort. Je n'oublierai jamais la plénitude de ces instants et l'harmonie qui régnait entre nos deux corps. Les deux flics ressortirent enfin. En traversant la piste, l'un deux nous frôla mais ne daigna pas poser ses yeux sur nous.
Quand ils furent partis, l'orchestre arrêta enfin de jouer. Nous étions épuisés, et quand Alejandro me lâcha, je titubais ... Danseurs et musiciens, nous commandions tous des boissons, serrés contre le bar... Quand j'ai enfin tenu un verre glacé dans mes mains, j'ai cherché mon cavalier des yeux et je ne l'ai pas trouvé. En ce temps-là, il ne fallait pas poser de questions sur ceux qui disparaissaient...et je me suis tue.
Bien plus tard dans la nuit, Carlos, le mendiant qui se tient toujours près de la porte de la milonga m'a dit à voix basse que vers onze heures un inconnu lui avait demandé mon nom avant de se diriger vers le port . Il a donc eu le temps d'attraper le vieux rafiot qui traverse le Rio la nuit et arrive à Montevidéo au lever du jour.
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