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Un petit cadeau pour me faire pardonner l'irrégularité de ma gazette...
Nous avons lutté longtemps. Nous n'avons manqué aucune des grandes manifestations, pendant près de vingt ans. A Carcassone, nous y étions et à Béziers
aussi. Nous n'aurions râté pour rien au monde celle de Toulouse en mars 2012. Après les choses sont allées très vite : Paris, Bruxelles, New-York, la grande aventure, nos drapeaux sur le pont de
Brooklyn et le casse-croûte devant le siège des Nations-Unies... Cette expédition avait coûté très cher au Conseil Général du Périgord et à nos associations. Nous avions tous l'impression de
brûler nos dernières cartouches et à vrai dire, nous n'y croyions plus vraiment... Mais une fois là-bas, le soutien apporté par les Papous de Nouvelle-Guinée et les Kikuyus du
Kénya a sans doute été décisif, à moins que le président Sarkosy qui en était à son quatrième mandat n'ait simplement saisi l'occasion de créer une diversion dont il avait bien besoin
en pleine affaire Nivea Petroleum. Toujours est-il que le décret de loi est passé et Carnavar est enfin devenu fête nationale.
Et c'est grandiose comme vous savez ! Dès le 6 janvier, les rues des villes sont pavoisées en rouge et jaune et même des cités autrefois sinistres comme Nontron ou
Thiviers respirent l'allégresse ! A tous les coins de rue, on trouve des orchestres de qualité. Des bals traditionnels et populaires masqués se tiennent dès le premier samedi de
février sur toutes les places de Périgueux. Les trois journées précédant le Mardi-Gras sont essentiellement consacrées à l'art de la bouffe : on mange au chaud dans les
vingt classes de la Calandreta Pergosina. Le jour de Carnaval, on tire à la tombée de la nuit de gigantesques feux d'artifice au bord de la rivière gelée. Quelques esprits
grincheux font remarquer que donner une si belle fête en plein hiver revient à jeter l'argent par les fenêtres : avec le réchauffement climatique, il fait de plus en plus froid et même les
Périgordins les plus endurcis hésitent à sortir le soir. Danser la polka piquée sur un sol verglacé n'est d'ailleurs pas chose aisée.
Quand est arrivé le dixième Carnaval, chaque ville d'Occitanie a tenu à lui donner un faste particulier. Tous les journaux télévisés s'ouvraient sur les
images des défilés et se terminaient sur le programme des réjouissances du lendemain.
Pendant plus d'une semaine, avec deux couples de vieux amis et Polo, nous sommes sortis tous les jours dans une ville différente. Dès le matin, nous enfilions
nos déguisements mais pour les masques, revenus à la mode depuis peu, nous attendions d'être arrivés sur place. Nous ne nous nourrissions plus que de boudins, de crèpes à la viande de porc, de
beignets et de tartres sèches. Nous buvions du Occa-Cola ou du Bergerac, suivant l'humeur du jour. Nous croisions tous les vieux militants du début du siècle, nous parlions un peu
de nos vies de retraités et évoquions avec davantage de plaisir nos jeunes années.
Le jour du Mardi-Gras, nous avions bu trop de vin et mangé un mauvais petit salé et étions tous un peu las. Le feu d'artifice avait
été grandiose mais nous avions remarqué que le public sur les quais était bien clairsemé... Nous avions assisté à un seul des trois concerts prévus, regardé un peu le spectacle de bourrée
acrobatique monté par des danseurs de hip-hop dans un garage, puis avions décidé de rentrer tôt. Juste avant de reprendre les voitures au parking, nous avons croisé un petit groupe d'amis.
Polo a proposé de boire un dernier verre, au tout nouveau bar des Joyeux Drilles. Ils allaient fermer mais pourtant le patron a accepté de nous servir. Nous nous sommes assis, les masques encore
fixés sur nos visages et nous avons passé commande : treize vins chauds.
Les boissons sont arrivées et nous avons dû poser nos masques et ôter nos gants. Nous avons tous saisi un verre, nous l'avons fait tourner un peu dans nos mains
fraîches puis nous l'avons bu, lentement. Annette a remarqué qu'il restait un verre sur la table. Nous étions-nous trompés au moment de la commande ?
Nous étions donc une assemblée composée d'une majorité d'enseignants retraités confondant 12 et 13... Pour plaisanter, Polo a bu le verre restant et a
proposé de rejouer la scène. Nous avons remis nos masques et nos gants, repris les conversations précédentes, fait mine de discuter de ce que nous allions boire, puis nous nous sommes comptés
autour de la table : nous étions bien treize. Nous avons appelé le patron, redemandé treize vins chauds. Nous avons ôté les masques, pris les verres et il en est encore resté un sur la table.
Même Polo n'a pas ri. Nous sommes restés silencieux, sans même boire. Ghislaine a parlé la première :
- Cela me rappelle une histoire d'Henri Gougaud que Josette racontait il y a longtemps : quand les fêtards sont masqués, le diable est parmi eux. Il disparaît quand
ils quittent les masques.
Sa soeur a dit :
- Diable ou pas, moi, ça me suffit, je rentre. Viens, chéri !
Polo, mon ami Polo a déclaré :
- Je n'ai peur ni de Dieu ni du Diable, mais je pars aussi.
Tous, ils ont posé quelques euros sur la table et sont sortis, très vite, en laissant leurs masques sur les chaises. Nous deux, nous sommes restés les derniers.
Nous avons appelé en vain le patron. Finalement, nous avons laissé l'argent sur le comptoir. Nous avons fait quelques pas en direction de la voiture... Sans me regarder, Alain m'a
demandé:
-Tu y crois, toi, au diable ?
- Oui et toi ?
- Non, pas du tout mais ne partons pas seuls sur la route, il est si tard ...
Alors, nous sommes retournés vers le centre-ville. Le troisième concert venait juste de commencer. Le bal a duré jusqu'à l'aube. A la fin, il ne restait plus que
des gamins dans la salle. Puis, nous nous sommes endormis, comme eux, sur des fauteuils. C'est la femme de ménage qui nous a tous réveillés en début d'après-midi en criant la formule rituelle
:
-Mercredi des Cendres ! Tout le monde descend !
Nous sommes partis vers le parking. J'ai cherché des yeux le bar des Joyeux Compères et ne l'ai pas trouvé. Il me semble qu'à sa place, il y avait
une rôtisserie abandonnée.
Nous n'avons jamais revu les compagnons de cette nuit-là. On dit qu'ils ont quitté la région. Tous? Sur un coup de tête ? Sans prévenir personne ? Même Polo
?
Nous n'irons pas au onzième Carnaval. Nous avons un peu vieilli.
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